Est-il possible que la peinture, après
tous les avatars qu’elle a connus, ait épuisé ce
qu’elle pouvait nous dire ? Beaucoup le pensent et cherchent
la voie de l’inédit dans d’autres modes d’expression.
Françoise Vigot, après une formation à l’Ecole
des beaux-Arts de Caen qui lui a permis d’expérimenter
bien des techniques, a recroisé, un peu par hasard, le chemin
de la peinture dite traditionnelle, et s’y adonne avec une sorte
d’obstination devenue rare. J’entends par là, non
pas la production de formes et de couleurs comme signe d’une
expression personnelle, mais la relation du peintre à un objet
perçu, auquel il s’attache et qu’il cherche à saisir
avec continuité.
Dans la pièce où elle a installé son chevalet, elle s’est
mis en tête de saisir le plus ténu des témoignages de la
réalité qui l’entoure : les reflets que son environnement
suscite sur un petit objet sphérique en plastique, plus satiné que
brillant. On aperçoit des fenêtres, une silhouette, un espace qui
s’ouvre. Retournant la proposition de Platon, elle interroge ce pâle
spectre de la réalité, comme s’il était susceptible
de nous révéler quelque chose. Elle creuse cet espace qui s’ouvre
comme la grotte dont parlait le philosophe, qui semble à l’image
de notre monde intérieur, et elle le reconstruit, le sculpte, le fait
surgir vers nous, et nous attire dans son orbite. Car, ici plus que jamais, face
aux insaisissables effets que produisent les variations de la lumière
et le mouvement de celui qui observe, la représentation est une reconstruction
et une interprétation de la perception.
Il semblerait que Françoise Vigot, en circonscrivant ainsi le champ de
son expérimentation sensitive, ait trouvé une façon de repenser
la peinture et de revenir à ses fondements. La photographie, mais aussi
le monde techno-scientifique où nous vivons, nous ont habitués à l’idée
illusoire d’une sorte d’objectivité de nos perceptions, et
ont affaibli notre conscience d’une subjectivité qui en constitue
la base.
Ici à chaque tableau qui semble évoquer le même sujet, c’est
autre chose qui se passe. Devant les variantes infinies de ces dispositions analogues
où le détail nous échappe, nous ne pouvons que projeter
nos impressions. Nous voyons se mettre en marche le mécanisme de
l’imagination qui met un visage ou un âge sur cette silhouette, qui
interprète matinalement la lumière ou redoute quelque chose dans
la pénombre de la pièce. Loin d’entraver leur interprétation
ces formes relativement imprécises la provoquent, et mettent à jour
le mécanisme de notre esprit. Nos humeurs, nos attentes, nos sensations
du moment viennent peupler ces évocations fugitives et y suggérer
ce qui se passe. Et surtout, s’exprime à travers tout le mystère
de la lumière qui règne sur nos existences et la régit.
Le monde, ramené à son essence.
Et si Platon avait vu juste.
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